Pourtant que ce soit en Argentine, mais surtout au Chili, elles ont dû faire face à une violente répression rappelant pour beaucoup d’autres temps. En effet, “les gouvernements de transition” qui se sont succédé depuis le retour à la démocratie, en 1990, ont été confrontés à l’émergence de revendications d’ordre politique auxquelles ils ne semblaient pas s’attendre. La loi indigène (19 253) édictée en 1993, et qui devait être la panacée des politiques indigènes en Amérique latine a accouché d’une souris. La politique indigène menée par les différents gouvernements de la Concertación se voit d’autant plus limitée, qu’elle doit se faire en accord avec les partis de la droite conservatrice – Renovación Nacional, Union Democrata Independiente ainsi qu’un certaine frange de la Democracia Cristiana – qui détient de nombreuses municipalités dans le sud du pays, et représente un poids politique non négligeable au parlement.
L’autre force en présence, devant être prise en compte pour mener toute politique indigène, est évidemment celle des grandes entreprises et multinationales – principalement forestières et énergétiques – qui ont véritablement colonisé le Sud du Chili en tirant des profits colossaux du territoire traditionnel mapuche.
Le pays mapuche, une région conservatrice
La région de l’Araucanie ne représente pas seulement le territoire d’origine des Mapuche, sur lequel ceux-ci se trouvent aujourd’hui en minorité, elle est également le bastion du secteur le plus conservateur du pays, composé en grande partie de grands propriétaires terriens. Ces “latifundistes”, pour la plupart descendants de colons européens et aux idées les plus réactionnaires maintiennent un grand pouvoir économique, mais également politique au niveau local. La région de la Frontera, autre nom donné à l’Araucanie, est avant tout une zone de friction où les préjugés envers les Mapuche sont les plus forts.
Jorge Luchsinger, grand propriétaire d’origine suisse, a souvent défrayé la chronique non seulement pour les conflits qu’il avait avec les communautés voisines, mais également pour les propos qu’il tenait sur ses habitants : “L’indien ne travaille jamais. Le Mapuche est prédateur, il vit de ce que lui apporte la nature, il n’a pas de capacité intellectuelle, ni de volonté, ni de moyen économique, il n’a rien (…). Le Mapuche est malin, louche, déloyal et abuseur.” confiait-il, en 2004 à l’hebdomadaire Qué Pasa. Jorge Luchsinger et d’autres latifundistes bénéficient d’une surveillance policière pour protéger leur propriété de milliers d’hectares des récupérations de terres et d’actions de revendications réalisées par les membres des communautés voisines, qui eux ne possèdent généralement pas plus de 5 hectares.
Ayant perdu 90 % de leur territoire traditionnel en 120 ans, les communautés sont devenues des archipels au milieu des exploitations forestières et des latifundia, obligeant les jeunes à choisir entre aller travailler comme ouvrier agricole sur les terres qui furent usurpées à leur grand père ou partir nourrir la masse des habitants des quartiers populaires des grandes villes.
Le fond du conflit actuel dans le Sud du Chili est sans nul doute lié à “ce cocktail explosif ”, la difficile cohabitation dans un même espace des latifundistes, des grandes entreprises et des communautés indiennes dont les membres continuent à cultiver la mémoire de la spoliation de leur terre et la discrimination dont ils font encore l’objet. L’État chilien, censé
défendre les droits indigènes prend pourtant clairement parti pour les deux premiers, en cautionnant les usurpations de terres et en facilitant les intérêts économiques au mépris des populations mapuche affectées par la “réduction territoriale”, la pauvreté, mais également
la pollution de leurs territoires. Certes avec la Conadi, les Mapuche disposent d’un fonds de rachat de terres, mais les moyens sont limités face aux importantes demandes. Même si près plusieurs années de démarches et formalités bureaucratiques, les communautés arrivent à prouver qu’on leur a usurpé des terres, la Conadi n’a aucun pouvoir d’expropriation – a contrario de l’époque de la réforme agraire sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973) qui avait vu une restitution massive de terres aux paysans chiliens et mapuche – et doit racheter les terrains volés au prix fixé par son occupant. Il en résulte une inflation des prix sur les terres d’Araucanie, où les gagnants sont encore les mêmes.
La Conadi a reconnu légitimes les demandes foncières de centaines de communautés, mais elle ne peut honorer, à travers le rachat des terres, qu’une poignée chaque année. Aussi n’est-il pas étonnant de voir des communautés s’installer sur les terres qu’elles revendiquaient sans attendre que la Conadi leur donne un titre de propriété, provoquant l’intervention de la police, parfois d’une violence excessive et allant jusqu’à provoquer des morts.
Une répression aveugle pour faire face à la protestation sociale
C’est dans ce contexte répressif, exhorté par les grands propriétaires et les entreprises forestières que l’État n’a pas hésité à militariser tout le sud du pays et avoir recours à la loi antiterroriste héritée de la dictature. Militants et chefs traditionnels ont ainsi été condamnés à de lourdes peines pour des délits qu’ils récusent tel que l’incendie de propriétés forestières qu’ils revendiquaient.
L’application excessive de la loi antiterroriste pour des faits qui n’ont mis en péril aucune vie a caractérisé cette répression aveugle qui s’est abattue ces dernières années sur les représentants d’un mouvement qui s’était érigé en l’un des acteurs politiques les importants de la société civile chilienne. Les communautés et les organisations mapuche ont, en effet, été parmi les premières à pointer du doigt l’héritage néolibéral de la dictature ou l’injustice sociale qui persiste au Chili malgré l’accession au pouvoir de gouvernements démocratiques. En dénonçant les connivences entre un Etat peu prompt à leur reconnaître des droits spécifiques, des multinationales occupant leurs territoires traditionnels, et des médias qui continuent à diffuser des préjugés fortement enracinés dans les mentalités, les Mapuche dévoilent la face cachée d’une démocratie chilienne inachevée aux bases viciées – violence fondatrice, constitution émise par Pinochet –. Leur lutte fait écho avec d’autres, leur permettant ainsi de faire un front commun et d’attirer une certaine sympathie, malgré des médias hostiles, dans différents secteurs de la société civile.
Les organisations et communautés mapuche, souvent stigmatisées par la presse mais également par les hommes politiques, comme étant identitaires, sectaires et repliées sur elles-mêmes, ont été durant plusieurs années le fer de lance des mouvements sociaux d’après la dictature, avant de se voir frapper par une forte répression au début des années 2000.
La grève de la Chepa
Patricia Troncoso, la Chepa, incarne à la fois la possibilité pour des personnes non-mapuche de participer au mouvement autonomiste mapuche ainsi que la répression qui s’est abattue sur celui-ci : militante de la cause mapuche, sans pour autant être d’origine mapuche, elle a affronté cinq procès ces dernières années qui auraient pu lui coûter un total de 50 ans de prison.
Elle a finalement été reconnue coupable dans un seul de ces procès et condamnée à 10 ans de prison pour incendie terroriste. Durant ces différents procès, elle a toujours reconnu son engagement pour la cause mapuche mais plaidait son innocence, dénonçant des montages contre ceux qui osent élever la voix pour revendiquer des terres. Ses avocats ont souvent démonté l’argumentation de l’accusation et montré le manque de rigueur dans les preuves qu’elle avançait, chose malheureusement commune dans grand nombre de procès contre des Mapuche.
Cependant, ils n’ont rien pu faire lorsque l’accusation a présenté des témoins, dont l’identité était secrète : ne sachant pas à qui ils avaient à faire, il était difficile de contredire leurs témoignages. Patricia, tout comme trois autres Mapuche, fut ainsi condamnée à 10 ans de prison, accusée d’avoir provoqué un incendie, sur la base de témoignages sur lesquels on ne pourra jamais mettre de noms.
À plusieurs reprises, la Chepa s’est mise en grève de la faim afin de dénoncer les procès arbitraires dont font l’objet les membres et dirigeants des communautés. La dernière en date est celle qu’elle entama au mois d’octobre 2007 avec quatre autres prisonniers politiques mapuche, afin de réclamer la libération de tous les prisonniers politiques mapuche (au nombre d’une dizaine actuellement), l’arrêt de la répression et la démilitarisation des communautés. Après plus de deux mois de jeûne, alors que les grévistes avaient perdu une moyenne de 17 kilos, le gouvernement, continuait, tout comme la presse, à maintenir le silence, refusant toute négociation.
Quant aux nombreuses manifestations de soutien qui eurent lieu dans tout le pays, elles furent durement réprimées, occasionnant des centaines d’arrestations ainsi que des blessés. Ce n’est que le 31 décembre, alors que la plupart des grévistes avaient arrêté leur grève, laissant Patricia seule dans son jeûne de presque trois mois, qu’un membre du gouvernement, son secrétaire général, Francisco Vidal, s’est prononcé sur le sujet pour réaffirmer sa fermeté : “une fois capturés et jugés, comme on le fait dans un État de droit, qu’ils ne viennent pas faire une grève de la faim”.
L’assassinat de Matías Catrileo
Le 3 janvier, à l’aube, une vingtaine de Mapuche investissent le terrain de Jorge Luschinger, une terre usurpée aux communautés de Vilcún, il y a un siècle de cela. Ils entendent ainsi récupérer le terrain et rompre le silence médiatique qui entoure à la grève de la faim entreprise par Patricia Troncoso depuis 82 jours. Seulement, le terrain est gardé par la police qui n’hésite pas à utiliser leur mitraillette. Matías Catrileo, un jeune Mapuche de 22 ans, participant à l’opération, tombe, touché d’une balle dans le dos, il mourra quelques minutes plus tard. Matias Catrileo va ainsi rejoindre le panthéon des martyrs mapuche, qui ont été pour la plupart tués par des carabiniers sans que ces derniers ne soient inquiétés. Peutêtre que cela ne sera pas le cas du sous-officier Walter Ramírez, mis en examen pour violence injustifiée ayant entraîné la mort mais laissé en liberté. Quant à la presse, elle se voit forcée de parler de la situation explosive dans le Sud du pays, sans pour autant changer sa manière de traiter le sujet : elle continue à parler de “violence mapuche” pour qualifier la rafale de balles meurtrières tirées dans le dos de Matías Catrileo. Les manifestations pour dénoncer cet assassinat, et le risque que la grève de la Chepa se termine de façon aussi dramatique, sont durement réprimées. Les membres de la famille de Catrileo sont eux-mêmes arrêtés et maltraités par la police lors d’une manifestation.
Il a fallu attendre 112 jours de jeûne de Patricia Troncoso, de nombreuses campagnes nationales et internationales, ainsi que l’intervention de nombreuses personnalités en sa faveur, pour arriver à un accord, avec le soutien de l’Église, octroyant le transfert de Patricia et de deux autres prisonniers politiques dans un centre pénitencier ouvert, et la possibilité de sortir les fins de semaine. De maigres résultats, si on compte les séquelles irréversibles provoquées par 112 jours de grève, le nombre d’arrêtés et de blessés, et la mort de Matias Catrileo. Mais cette longue grève aura eu le mérite de montrer à tout le pays que la lutte des Mapuche concernait tous les Chiliens. Patricia Troncoso est devenue, comme le signale le site internet d’informations mapuche Mapuexpress, “la métisse et la Mapuche, le chaînon manquant de l’unité entre le peuple chilien et le peuple mapuche, comme c’est le cas de la majorité de la population de ce pays, mais dont la majorité ne se reconnaît pas en tant que tel du fait de la coercition, de la négation et du racisme historique produit par l’État”.
FABIEN LE BONNIEC *
* Doctorant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et en ethnohistoire à l’Université du Chili (Santiago du Chili), Fabien Le Bonniec est en train de terminer sa thèse intitulé Les processus de reconstruction de la territorialité Mapuche au Chili de 1883 à nos jours. Il est associé à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS) et est membre fondateur du laboratoire de déclassement comparé (Paris-Santiago). Ces dix dernières années, il a mené diverses recherches au sein des communautés Mapuche du sud du Chili et a participé à unnprogramme de droits indigènes où il était chargé de l'étude de “la criminalisation de la protestation sociale Mapuche”.
Article publié dans Espaces Latinos n° 245, Mars-Avril 2008