COLLECTIF POUR L'AUTONOMIE DU PEUPLE MAPUCHE ( CAPMA ) * Le CAPMA est un collectif autonome qui s'oppose radicalement à l'impérialisme, au colonialisme, au capitalisme et condamne toute forme d'exploitation, de discrimination et de domination.
Si la libération de trois dirigeants mapuche, au Chili, depuis le mois de janvier, laissait espérer un changement d'attitude du gouvernement face aux revendications de leurs communautés, l'arrestation largement médiatisée de deux autres de leurs leaders prouve que rien n'a changé. Le Chili continue à mener une politique de criminalisation, de répression et d'intimidation
Le 15 mars 2007, le dirigeant mapuche Victor Ancalaf a retrouvé la liberté après avoir passé quatre années et demie à la prison El Manzano de Concepción. Il avait été condamné en 2004 à cinq années de prison pour "l'incendie terroriste" d'un camion de l'entreprise ENDESA en mars 2002 – fait qu’il récusait – dans le contexte du conflit opposant les communautés pehuenche et cette entreprise à propos de la construction d'un barrage hydroélectrique sur leur territoire traditionnel. Cette libération intervient après celles des lonko (chefs traditionnels) Aniceto Norin, en janvier 2007, et Pascual Pichún, au début du mois de mars. Accusés de "menace terroriste", tous deux avaient été condamnés à cinq années de prison. Ils ont finalement "bénéficié" d'une remise de peine de quelques mois pour leur bonne conduite.
Ces trois dirigeants mapuche et leur famille ont ainsi payé un lourd tribut pour avoir exprimé publiquement les revendications politiques et territoriales de leurs communautés. Ils attendent maintenant le dénouement des plaintes, pour vices de forme et application inappropriée de la loi antiterroriste, que leurs avocats ont déposées auprès de la Commission des Droits de l’Homme, dépendant de l’Organisation des États d’Amériques (OEA), dont le secrétaire général n’est ni plus ni moins l’ancien ministre de l’Intérieur chilien, et donc leur persécuteur, José Miguel Insulsa.
Tous trois ont exprimé, à leur sortie de prison, leur gratitude envers tous ceux qui les ont soutenus, mapuche et non-mapuche, et ont réaffirmé leur détermination à continuer la lutte. Leurs témoignages montrent que la prison n’a pas été pour eux qu'un lieu de souffrance et de punition, mais qu'ils ont réussi à le transformer en espace de résistance. Ils prouvent également qu'en dépit des changements de gouvernement et des déclarations de bonnes intentions des autorités politiques du pays, la situation de leurs communautés, comme du peuple mapuche, n’a pas évolué depuis leur emprisonnement.
Arrestations médiatiques
Les récentes arrestations très médiatisées de deux autres dirigeants, Hector Llaitul et José Huenchunao, ce dernier étant déjà condamné à dix années de prison, témoignent que l’État chilien continue à mener une persécution policière en territoire mapuche. L’été dans le sud du pays a ainsi été ponctué de nombreuses interventions policières musclées dans les communautés de la province de Malleco (Temucuicui, Temulemu…), des rives du lac Lleu Lleu ou encore dans la péninsule de Lican Ray où la récupération de plusieurs parcelles de terres ancestrales, qui gêne le commerce touristique de cette zone, a été réprimée manu militari. L’usage démesuré de la force durant ces différentes interventions policières a été dénoncé non seulement par les organisations mapuche, mais également par différents organismes nationaux (Observatoire des Droits des Peuples Indigènes) et internationaux (FIDH, Amnesty International), sans que les autorités politiques ne puissent donner d’explications.
L’impunité avec laquelle le gouvernement chilien mène cette politique répressive, pourtant de plus en plus contestée, s’explique en partie par le soutien qu'il reçoit de l’opposition conservatrice, qui appelle régulièrement à avoir la main dure avec ceux qui ne respectent pas le sacro-saint "État de droit" dans le sud du pays, ainsi que de la presse régionale et nationale qui n’a pas hésité à annoncer l’arrestation de Huenchunao en titrant à la une « Le leader de la violence mapuche a été arrêté ». « Tout cela n’est qu’un cirque » n’a cessé de répéter ce dernier, jeté en pâture aux caméras de télévision, alors qu’il venait d’être arrêté et qu’on le transférait en hélicoptère, escorté par un peloton de "forces spéciales". Une telle scène n’est pas sans rappeler une époque que l’on croyait révolue au Chili, où la junte militaire utilisait la presse à sa guise, exhibant des captures spectaculaires de supposés "terroristes" afin de maintenir un état d’exception dans le pays, de redorer le blason de la police et de faire passer au second plan d’autres questions d’actualité. Le journaliste chilien Ernesto Carmona note ainsi que la détention de Huenchunao intervient en pleine polémique sur le nouveau système chaotique des transports urbains de Santiago – le Transantiago – et alors que plusieurs scandales de corruption concernant des personnalités politiques proches du gouvernement défraient la chronique. D’autre part, comme l’a signalé Felipe Harboe, le suppléant du ministre de l’Intérieur, la persécution policière n’est pas terminée, plus qu’un exemple, elle représente une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des communautés. Les dernières arrestations cherchent à montrer à l’opinion publique l’efficacité des actions de la police qui avaient été dénoncées et fortement critiquées.
Aussi, s’il est certain qu’on ne peut que se réjouir de la remise en liberté de trois dirigeants emblématiques, il est important de ne pas oublier la dizaine de prisonniers politiques mapuche maintenus dans les geôles de Temuco, Angol, Victoria et Lautaro ; cinq d’ entre eux sont déjà condamnés à des peines de dix années de réclusion pour "incendie terroriste". Cette "criminalisation", le maintien en prison préventive des inculpés, les interventions policières à répétition dans les communautés, la présence de groupes armés dans leurs environs, ont été autant de moyens pour le gouvernement chilien de faire taire les revendications des organisations et communautés s’opposant aux demi-mesures ou "mesures transitoires" qu’il proposait. Il serait incorrect de prétendre que cette politique répressive n’a pas donné ses fruits : la baisse des mobilisations, que le gouvernement chilien explique par la réussite de sa politique d’assistance, est la conséquence directe du climat de peur instauré par une vague répressive et d’intimidation, déclenchée à la fin des années 90. Parler de ces communautés en lutte et des prisonniers politiques mapuche, c’est non seulement parler des conflits territoriaux persistants qui les opposent à des grandes entreprises forestières et aux latifundistes (grands propriétaires terriens), mais c’est aussi rappeler les nombreuses promesses non tenues par les différents gouvernements des partis de la "concertación"qui se sont succédés. De ces nombreux engagements pris par l’État chilien ces dernières années, face à la pression internationale, aucun n’a été respecté : que ce soit l’arrêt de la criminalisation des demandes territoriales mapuche, la reconnaissance constitutionnelle et la ratification de la convention n° 169 de l’OIT, ou encore l’établissement d’une nouvelle relation, plus harmonieuse et respectueuse des droits civiques et politiques des peuples indigènes au Chili, toutes ces promesses n’ont été que des paroles vaines, passant en second plan de "l’agenda politique", et que les prisonniers politiques mapuche s’efforcent de rappeler quotidiennement du fond de leurs cellules.
Nicolas Chevalier